La Journée Internationale de la Francophonie sous le signe de la reconnaissance de la francophonie roumaine

ANCUŢA STANCIU, 21 mars 2016

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Journaliste: Quel est, selon votre opinion, le rôle que la Roumanie joue dans le cadre de l'Organisation Internationale de la Francophonie?
Sanda-Maria Ardeleanu: La Roumanie figure en tête de liste dans l'échantillon des 23 pays qui ont entre 1% et 10% de francophones, étant considérée un territoire francophilophone où le français n'est pas langue officielle, mais où les gens s'intéressent aux aspects culturels et civilisationnels francophones. La Roumanie est d'ailleurs un pays où la francophilie ne représente pas un simple penchant vers la culture et la langue française, mais un vrai état d'esprit. Les personnalités roumaines francophones, pour qui l'usage du français revêt une importance dans leur vie professionnelle et qui forment la francophilophonie (voire le Rapport sur la Francophonie et la Francophilie, moteurs de croissance durable, signé par Jacques ATALLI et paru en décembre 2014), sont intégrées aux Roumains formés dans le système d'enseignement français (lycée français, échange universitaire, diplôme français) ou à ceux formés au français et portant la culture et la langue française. L'espace roumain (la Roumanie et la République de Moldavie) occupe une place privilégiée dans cette composante francophilophone, dificile à chiffrer, mais dont le rôle dans la promotion des valeurs de la Francophonie est considérable. Le fait d'avoir à Bucarest, depuis 2014, le Bureau de l'OIF pour l'Europe centrale et orientale témoigne de la reconnaissance dont jouit la Roumanie, „Pays-phare" de la Francophonie, à l'intérieur de l'OIF.
Journaliste: La Roumanie a une vraie tradition francophone. Cependant, les jeunes préfèrent de plus en plus l'anglais. Qu'est-ce qu'on devrait faire pour que le français regagne sa place de première langue étrangère étudiée (et parlée) en Roumanie?
Sanda-Maria Ardeleanu: D'abord, en tant que linguiste mais aussi comme militante sur le terrain de la Francophonie, je dois préciser que je ne crois pas dans ces théories qui soutiennent la concurrence entre les langues dans différentes régions du monde. Je sais, suite à des observations personnelles „en direct" et à des études menées sur des décennies, que le statut d'une langue ou d'une autre dépend directement des besoins de communication des locuteurs, mais également de la justesse des politiques linguistiques qu'on met en place. Quant à l'espace roumain, après une période où la français a fortement regressé, par „manque de vigilence", si on me le permet, on assiste depuis plusieurs années à un revigorement de l'enseignement/apprentissage de cette langue de culture et de civilisation, qui a eu un apport substantiel dans le devenir de la langue roumaine, des lettres, du système d'education, des médias, ses traces profondes étant visibles sans aucun effort. Être conscient de ces réalités, vouloir les reconnaître et proposer les politiques linguistiques qui en tiennent compte représentent, selon moi, la „bonne recette" pour l'avenir. L'anglais est un véhicule linguistique strictement nécessaire aujourd'hui, alors que le français, pour nous, les Roumains, reste la langue de notre culture, et c'est la langue française qui fait la différence.
Journaliste: Quelles seraient, selon vous, les modalités par lesquelles les jeunes pourraient promouvoir l'esprit motivant de la Francophonie?
Sanda-Maria Ardeleanu: Les „expériences" francophones „sur le vif" comptent énormément: apprendre le français à l'école, faire partie de communautés roumaines entraînées dans di-verses formes de parteneriat avec les pays francophones où le français est langue officielle, voyager dans l'espace francophone, étudier dans cet espace (même pour quelques semaines), y effectuer des stages de spécialisation, lire la presse francophone, les livres en français, écouter de la musique francophone, voir des films parlés en français, devenir conscients de l'actualité et de l'importance des valeurs soutenues par la Francophonie ...en d' autres mots, avoir la chance de rencontrer les personnes et les faits qui les aident à se rapprocher de la Francophonie. En conclu-sion, c'est à nous, aux responsables et aux décideurs de la formation des jeunes, de présenter ces valeurs et de donner à la jeune génération la possibilité de choisir un parcours linguistique, culturel, humain comme modèle ou repère de vie.
Journaliste: Pensez-vous à élargir le nombre d'institutions francophones en Roumanie?
Sanda-Maria Ardeleanu: Ce serait bien de pouvoir le faire, cela reste encore dans nos beaux rêves, même si rien n'est impossible. À Suceava, nous avons réussi, depuis cinq ans déjà, à ouvrir un Bureau français dans le cadre de la Maison de l'Amitié, qui permet au large public de la ville de voir des films en français, d'écouter des conférences en français, etc., etc. À l'Université „Ștefan cel Mare" de Suceava, on vient d'inaugurer le Centre de Réussite Universitaire sour l'égide de l'AUF, et ce n'est que des exemples de mon Département. Puis, à l'université, il y a les programmes d'enseignement francophone partout dans l'espace roumain. On aimerait pouvoir "implanter" d'autres formes institutionnelles et organisationnelles francophones, mais je crains que cela ne soit un mirage. Quand même, on doit toujours l'espérer ...
Journaliste: Quel serait le rapport actuel entre "géographie" et Francophonie? Envisagez-vous des territoires ou des régions favorisant l'utilisation du français?
Sanda-Maria Ardeleanu: Le facteur géographique est reconnu comme déterminant dans le phénomène de l' "expansion" des langues, selon Louis Jean CALVET, dans son livre à titre provocateur La guerre des langues (1999). Les conditions géographiques peuvent aussi être à l'origine d'une expansion véhiculaire et parmi les facteurs de base dans le fonctionnement des langues. À l'intérieur d'un espace géographique précis il y a le facteur urbain, le facteur économique, le facteur religieux, le facteur politique ou le facteur militaire. „La culture, c'est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre", disait Milan KUNDERA. La francophilophonie s'inscrit dans cette géographie culturelle universelle à l'intérieur de laquelle l'espace roumain fait bonne figure. Observer et noter le fonctionnement de la langue française, de la culture et des valeurs francophones signifie qu'on est d'accord qu'il y a une géographie culturelle francophone: l'Afrique, le Canada et l'Europe Centrale et de l'Est seront, sans nul doute, les trois piliers de la Francophonie universelle, qui s'imposent grâce au dynamisme imprévu des changements de la substance culturelle.
Journaliste: Quels sont les principaux projets francophones que vous avez dans votre agenda, tant au niveau politique qu'au niveau académique?
Sanda-Maria Ardeleanu: Faire connaître et apporter un plus de reconnaissance à la Francophonie roumaine restent mes deux objectifs en qualité de Présidente de la Délégation du Parlement roumain auprès de l'Assemblée Parlementaire de la Francophonie. On a fait de grands progrès ces dernières années grâce à un dialogue commun Parlement - Ministère des Affaires Extérieures - Ministère de l"Education - Institutions francophones - partenaires francophones. On est en train de devenir membre de plein droit eu sein de l'Assemblée Parlementaire de la Francophonie, au Madagascar, en juillet 2016. Ensuite, je ferai de mon mieux pour convaincre sur la nécessité de réinstaurer le français - première langue étrangère à l'école et je crois que cela est possible si on accepte la réalité des principes identitaires, de culture et de civilisation, mais aussi des intérêts d'ordre économique. Je m'investirai fortement dans les formes d'enseignement francophone, comme, par exemple, ce master international francophone avec double diplôme Suceava et Chișinau, ainsi que dans les réseaux des Centres de réussite universitaire et doctoraux qui encouragent la performance dans la recherche scientifique dans tous les domaines. Je n'oublie pas mon grand projet culturel La Francophonie roumaine. Restitutio et la collection de livre „Intellectuels roumains d'expression française", de la Maison d'édition Démiurge de Iași, Lauréate du Prix Senghor-Césaire et de l'Ordre de la Francophonie et du Dialogue des Cultures „La Pléiade", en grade de Chevalier (2015), accordée par l'Assemblée Parlementaire de la Francophonie. Faire circuler les valeurs de la Francophonie au milieu du grand public roumain, c'est déjà un projet de vie que je pense pouvoir continuer et développer.
Journaliste: Comment fête la Roumanie la Journée Internationale de la Francophonie cette année 2016?
Sanda-Maria Ardeleanu: Cette année la reconnaissance de notre Francophonie se fera au plus haut niveau de l'Etat roumain par l'invitation adressée par le Président de la Roumanie, Son Excellence Monsieur Klaus Werner YOHANNIS, au Palais de Cotroceni, la 22 mars. Pour la première fois, à côté des personnlités roumaines francophones, la jeunesse roumaine fran-cophilophone sera représentée par un nombre important d'élèves et d'étudiants. Après le Sommet de la Francophonie à Bucarest, en 2006, c'est pour la première fois que la Francophonie roumaine jouisse d'un tel honneur et d'une telle reconnaisance ce qui symbolise pour nous, une reconfirmation et une (re)validation de la tradition et de la modernité qui situent la Roumanie sur la carte des pays francophilophones.
Le grand débat au niveau national, lancé à l'initiative du Président Klaus Werner IOHANNIS et intitulée la „Roumanie éduquée" représente une immense opportunité pour tous les acteurs de la société roumaine à intervenir avec des propositions concrètes dans la problématique de l'enseignement / apprentissage des langues, y compris le rôle du français dans la préservation et le développement des valeurs culturelles traditionnelles mais aussi du progrès social et économique de notre région. Le fait que les mots d'Emil CIORAN, „On n'habite pas un pays, on habite une langue", sont devenus le slogan de la Fête de la Francophonie cette année est aussi symbolique pour nous: cela signifie que la Roumanie s'impose définitivement sur la carte de la Francophonie moderne. La visite à Bucarest de la Secrétaire générale de la Francophonie, Madame Michaëlle JEAN, au mois de mai, redonnera encore du poids à notre volonté francophone et francophile. Donc, 2016, marque un tournant dans la bonne direction de notre Francophonie.

L'Opinion du lecteur
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Victoire des libéraux, mais non du PNL

MAKE

Je comprends bien pourquoi les libéraux se chamaillent après l'échec des élections, mais ils ne doivent pas se fâcher, car en fait, l'électorat a choisi le libéralisme.
C'est vrai, le libéralisme sans le PNL.
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